23.02.2012

Le dernier article de Marie Colvin (traduction)

Ci-dessous ma traduction de son dernier reportage de correspondante à Homs, ville suppliciée. N'entend-on donc jamais l'étrange résonnance des mots, ce qu'ils tressent, ce qu'ils appellent ? Ainsi de Homs et de hommes.  

«Nous vivons dans l'angoisse d'un massacre"

 Marie Colvin, journaliste britannique du Sunday Times, d'origine américaine, était une correspondante de guerre présente à Homs dans l'enclave syrienne assiégée de Baba Amr. C'est son dernier reportage. http://www.thesundaytimes.co.uk/sto/public/news/article87...

Ils l'appellent « le sous-sol des veuves ». Entassés au milieu de lits de fortune et d'objets éparpillés, des femmes et des enfants terrorisés sont piégés dans l'horreur de Homs, cette ville syrienne désastrée par deux semaines de bombardements incessants.

Au milieu des 300 personnes réfugiées dans cette cave qui servait d'entrepôt à une scierie du quartier assiégé de Baba Amr, se tient Noor, une jeune femme de vingt ans, qui a perdu son mari et sa maison, lors d'un bombardement d'obus et de roquettes.

« Quand notre maison a été touchée par une roquette, nous nous sommes retrouvés à 17 dans une seule pièce » se rappelle t-elle comme Mimi, sa petite fille de trois ans, et Mohamed, son garçon de cinq ans s'agrippent à sa robe noire (son abaya).

«Deux jours durant,  nous n'avions rien hormis du sucre et de l'eau, alors mon mari est sorti pour tenter de trouver quelque chose à manger » Ce fut la dernière fois qu'elle vit Maziad, 30 ans, réparateur de téléphones mobiles dans une boutique. « Un obus de mortier l'a déchiqueté »

Pour Noor, c'est une double tragédie. Car son frère Adnan, 27 ans, a aussi été tué à coté de Maziad.

Chacun dans cette cave a une histoire similaire à raconter, de morts ou de privations extrêmes. Le refuge a été choisi car c'est l'un des rares sous-sols de Baba Amr. Des Matelas en mousse sont empilés contre les murs, et les enfants n'ont pas revu la lumière du jour depuis le début du siège, le 4 février. La plupart des familles se sont enfuies de chez elles, avec leurs seuls vêtements sur le dos.

La ville est quasi à court de vivres, et les seuls aliments qu'on y trouve encore, sont du riz, du thé, et quelques boites de thon fournies par un sheikh local, récupérées dans un supermarché bombardé.

Un bébé né dans la cave la semaine dernière semble aussi choqué que sa mère, Fatima, 19 ans, qui s'est réfugiée là après que la maison familiale de plain pied ait été pulvérisée. « Nous en avons réchappé par miracle » gémit-elle. Fatima est si traumatisée quelle ne peut pas allaiter, et le bébé est juste nourri d'eau et de sucre, le lait en poudre étant introuvable.

Fatima est peut-être ou peut-être pas veuve. Son mari, un berger, était à la campagne quand le siège a commencé cadenassant férocement l'accès à la ville  ; elle n'a pas de nouvelles de lui depuis.

Le « sous-sol des veuves » reflète tragiquement l'épreuve quotidienne des 28 000 hommes, femmes et enfants de Baba Amr se cramponnant tant bien que mal à la vie dans ce quartier de maisons en parpaings bon-marché, encerclé de tous cotés par les forces syriennes. L'armée y tire sans cesse, visant au hasard, des roquettes katouchia, des obus de mortier et des obus de char.

Les tireurs d'élite planqués sur les toits de l'Université Al-Baas comme d'autres bâtiments surplombant le quartier de Baba Amr, tirent sur tout civil qui rentre dans leurs lignes de mire.

De très nombreux habitants ont été ainsi abattus dès les premiers jours du siège, mais les survivants ont maintenant repéré où se planquent les snipers, et ils traversent en courant les carrefours où ils savent qu'ils peuvent être pris pour cibles. Quelques rares voitures sont encore garées dans les rues.

Presque chaque immeuble est criblé de trous béants suite aux tirs d'obus de chars ayant transpercé les murs en béton ou aux roquettes qui en ont dévasté les étages supérieurs. L'immeuble où je logeais a perdu son étage supérieur après un tir de roquette mercredi dernier. Dans certaines rues, des bâtiments entiers se sont effondrés – tout ce qu'il reste à voir, ce sont des vêtements déchiquetés, des pots cassés et le mobilier brisé de familles anéanties.

C'est une ville de la faim et du froid, en écho aux explosions d'obus et aux éclats de balles. Plus de téléphones et l'électricité a été coupée. Peu de familles ont encore du fuel pour les poêles d'étain avec lesquels elles tentent de se réchauffer en cet hiver le plus froid dont quiconque puisse se souvenir. La pluie verglaçante remplit les nids de poule et la neige s'amoncelle dans les ruines traversant les fenêtres brisées. Plus aucun magasin n'est ouvert et les gens partagent ce qu'il leur reste avec leurs parents et voisins. La majorité des morts et blessés sont du coté de ceux qui ont pris le risque de sortir au dehors en quête de nourriture.

Redoutant les yeux impitoyables des snipers, les familles ont jeté du pain à leurs voisins par dessus les toits, ou ont aménagé des brèches entre les murs pour passer inaperçues.

Les Syriens ont creusé une énorme tranchée autour de la quasi-totalité du quartier et ne laissent quasiment personne entrer ou sortir. L'armée mène une campagne féroce pour étrangler la résistance de Homs, Hama et des autres villes qui se sont soulevées contre Bachar El-Assad, dont la famille est au pouvoir depuis 42 ans.

A Baba Amr, l'Armée Syrienne de Libération (FSA – Free Syrian Army), le visage armé de l'opposition à Assad, a le soutien quasi-unanime des civils qui la considère comme leur protectrice. Mais il s'agit d'un combat fort inégal : les chars et les armes lourdes des troupes d'El-Assad contre les kalachnikovs de la FSA.

On estime qu'environ 5000 soldats syriens sont massés aux abords de Baba Amr, et la FSA a reçue hier des informations qu'ils se préparaient à un assaut terrestre imminent. Les assiégés en redoutent l'issue.

« Nous vivons dans la peur que la FSA ne quitte la ville », confie Hamida, 43ans, qui s'est cachée avec ses enfants et la famille de sa sœur, dans un rez de chaussée vide, après le bombardement de leur maison. «  Ce serait un massacre ».

Sur toutes les lèvres revient une question insistante : « Pourquoi avons-nous été abandonnés par le monde ? »

Ban Ki-Moon, le Secrétaire général de l'Organisation des Nations Unies, a déclaré la semaine dernière : « Nous voyons des quartiers bombardés sans discernement, des hôpitaux transformés en centres de torture, des enfants âgés de dix ans, tués et maltraités. Nous assistons sans aucun doute à des crimes contre l'humanité ». Pourtant la communauté internationale n'est pas venue au secours de l'innocent pris dans cet enfer.

Abdel Majid, 20 ans, qui aide à secourir les blessés des bâtiments bombardés, me confie ce simple appel. « S'il vous plait, Dîtes au monde qu'il doit nous aider ! » implore t-il, en secouant la tête, les yeux exorbités. « Juste, arrêter les bombardements. S'il vous plait, juste empêcher les tirs ! »

 ------

Le voyage au milieu de la campagne de la frontière libanaise à Homs pourrait être idyllique en d'autres circonstances. Les villages sont certes des agglomérations hétéroclites de maisons en béton posés sur des pistes boueuses, mais ces routes sont bordées de cyprès et de peupliers, et le vent souffle au travers des vergers d'abricotiers et de pommiers.

Ces temps-ci, cependant, la peur règne en maîtresse sur tout voyage. La majeure partie de ce territoire est certes ce que les habitants appellent la « Syrie Hourra », ou, « sans la Syrie », zone revendiquée par le FSA. Néanmoins, l'armée Assad y maintient des points de contrôle sur les routes principales et des troupes sont stationnées dans les écoles, les hôpitaux et les usines. Elles sont lourdement armées et soutenues par des chars et de l'artillerie. Donc un voyage vers Homs met à dure épreuve la carcasse, sans cesse brimquebalée sur des routes défoncées sillonnant entre les champs. Les hommes du FSA sont regroupés par brigades à des barrages non officiels, inspectant chaque véhicule avec méfiance. Comme la nuit tombe, des lampes de poche agitées par des visages invisibles indiquent que la voie est libre.

A chaque déplacement d'un véhicule du FSA, un berger ou un agriculteur du coin est embarqué, afin de se repérer au mieux dans la campagne. L'armée syrienne a peut-être le pouvoir mais les locaux connaissent la moindre traverse de leurs champs.

Je suis entrée dans Homs par la route des contrebandiers, que j'ai promis de ne pas révéler, escaladant des murs dans l'obscurité,  puis rampant  dans la boue des tranchées. Arrivée en cette ville sombre aux premières heures du jour, j'ai été accueillie par une fête enthousiaste de bienvenue, motivée par le souhait que les journalistes étrangers révèlent au monde le sort fait à la ville de Homs. Aussi désespérés soient ils, ils m'ont embarqué dans un camion et se sont élancés à toute vitesse à travers la ville tous phares allumés, tous groupés sur le plateau à l'arrière criant « Allah akbar », Dieu est grand. Evidemment l'armée syrienne a ouvert le feu.

Quand tout le monde s'est calmé, j'ai été conduite dans une petite voiture, tous feux éteints, au travers des rues vides et sombres, le danger omniprésent. Comme nous nous trouvions sur un tronçon de route à découvert, une unité de l'armée syrienne a fait feu avec des mitraillettes et a tiré vers nous une RPG. Nous avons accéléré pour nous mettre à l'abri dans une rue bordant des bâtiments abandonnés.

L'ampleur de la tragédie humaine que vit cette ville est immense. Les habitants vivent dans la terreur. Presque chaque famille semble avoir été touchée par la mort ou la blessure d'un être cher.

Khaled Abu Salah, un militant qui a pris part aux premières manifestations contre Assad à Homs fin Mars, est assis sur le plancher d'un bureau, la main cassée et des bandages recouvrant les blessures par éclats d'obus de sa jambe et de son épaule.

C'est un étudiant de 25 ans, qui a risqué sa vie en filmant des vidéos des massacres des habitants de Baba, Amr ; il a échappé de justesse à la mort comme il était entrain d'évacuer deux hommes blessés par des tirs de mortier vers une clinique de fortune.

La semaine passée, lui et trois de ses amis venaient juste d'amener les blessés à la clinique dirigée par un médecin et un dentiste, et s'éloignaient de la porte quand un obus est tombé juste à l'entrée, se rappelle t-il.

« Mes trois amis sont morts sur le coup ». Les deux hommes qu'ils venaient de secourir également.

Abu Ammar, 48 ans, un chauffeur de taxi, était sorti chercher du pain à 8 heures du matin, un jour de la semaine dernière. Lui, sa femme et leur fille adoptive avaient trouvé refuge là avec ses deux sœurs âgées après que leur maison ait été touchée par des obus.

« Quand je suis revenu, la maison avait été soufflée », raconte t-il en fixant tout ce qui reste de ce bâtiment de plain pied. Seuls quelques pans de murs sont encore debout. Au milieu des ruines, une blouse rouge de femme est visible ; des bouteilles de légumes marinés faits maison sont en quelque sorte les seules traces de vie encore indemnes. Le Docteur Ali, un dentiste officiant en tant que médecin, lui a appris qu'une femme venant de cette maison est parvenue à la clinique encore en vie ; cependant on a du lui amputer les deux jambes et elle en est morte. 

10:01 | Lien permanent | Commentaires (0) | Envoyer cette note |

21.01.2012

De l'Etat illimité et de nous parfois, toi surtout-1

" Un gouvernement assez fort pour vous donner tout ce que vous voulez l'est assez pour vous enlever tout ce que vous avez."

 

Thomas Jefferson (merci AT pour la citation)


"…Internet ne met pas la culture en danger, bien au contraire. Une multitude de talents peuvent dorénavant se faire connaître facilement. De nombreux artistes établis s’opposent aussi publiquement au flicage de l’internet. Nous refusons que l’art serve d'alibi aux pouvoirs en place pour espionner nos échanges privés et nos préférences personnelles. Un nouvel ordre économique de diffusion d'œuvres culturelles, libres de droit ou non, est en train d'émerger. Laissons-le se mettre en place dans un espace de liberté sans Hadopi, nouvelle police de l'ordre social."

PLD communiqué


[…]

Il faudrait pour nos vies fragiles, vagabondes, incertaines par delà tous les effets de la certitude oratoire et des postures mondaines, il faudrait un tout autre monde que ce champ forclos qui sent déjà par trop la poudre et les larmes. A nouveau… 

Pour ta vie secrète, laquelle ne le serait, l'espace de ces élans qui font qu'on peut encore transfigurer le réel et espérer par delà les contingences immédiates… les visages amis


L'utopos, ou cette façon d'entendre l'écart entre le signe et ce qu'il croit désigner, est une liberté en ce sens qu'il déverrouille le déjà là forclos du monde. Tension vers, sortie de soi vers autrui, l'autre en chaque visage, communauté inavouable, dont tout prononciamento est un ratage et si vite une trahison. 

Nous avons à réinventer quelque art d'être ensemble, infiniment mieux qu'à présent où règnent par trop l'horreur des monades schyzophrènes. Avec autrement plus d'invention,  de justesse, de respect inventif des libertés, de recherche certes de l'équité mais en refusant le pis aller mensonger de l'égalitarisme béat. Quant à la fraternité, lu récemment plus avant Léon Ashkenazi qui en étudie le fondement, (La parole et l'écrit).

Les cartes sans cesse rebattues d'un jeu vertigineux (à somme nulle ?) permettront-elles à nouveau que tous ou en le plus grand nombre possible nous soyons sur le pont, la piste de danse ? Quelle musiques y jouer alors ?

Nous ne faisons que passer, alors de grace, que les intelligences se fassent un peu mieux humbles. "Il existe maintenant des hommes à éclipse", écrivait Michaux dans L'espace aux ombres.

Freephil

09:11 | Lien permanent | Commentaires (0) | Envoyer cette note |

22.04.2011

Gloire à notre merveilleux petit papa poule

 (Chronique, longue,  que j'ai hésité à publier sur ce blog. Je ne fais dans le pidgin francophone, pas ma tasse de thé. Il semblerait que le petit timonier ait tranché. Poussières et brouillard, une fois de plus…)

 

 Oh évidemment,  « j'aurais plaisir » si tant est à toucher quelque prime annuelle de mille euros, assise sur les bénéfices de ces salauds de riches, amputant leur rapine abusive et me restituant le sacro-saint fruit de mon travail. Mais je ne suis même en situation de toucher cela, n'étant plus comme beaucoup qu'instabilité et incertitude, quoique cela renforce les neurones et les stratégies. Comme quoi Zola, en un roman célèbre était tout à fait à coté de la plaque, en écrivant « sa tête vide d'ouvrier », Et du reste pourquoi seulement « ouvrier », la vieille antienne classificatrice matrice de tant de dizaines de millions de morts, les autres sont sans souffrances ?

Autrement justement, ces situations limites, ça fait mariner à fond la machine à penser et il n'y a pas qu'une « seule idée », puisqu'il faut au moins virtuellement se donner du champ, des possibles, aussi nombreux que l'horizon est bouché… Histoire de ne pas se rajouter aux statistiques cachées des disparitions auto-consenties, bien plus importantes que celles des accidents d'auto quand ce ne sont les mêmes…

Cela fait aussi des entrepreneurs, parfois, et de nouveaux riches, plus lointainement encore, lesquels ne peuvent s'en remettre à leurs probables illusions passées, aussi vengeresses que stupides et incongrues : la richesse n'est pas le problème mais la solution, et on ne connaît que peu de sociétés de pénurie qui ne s'acoquinent pas de la dictature.

Sérieusement, déjà dans l'arène, nous pouvons le confirmer à ceux qui s'agrippent aux premières loges : nous ne doutons pas que la situation de beaucoup, euphémisme pour ne rappeler des chiffres inquiétants qui oscillent entre 7 et 12 millions selon ce que l'on compte comme décent ou indécent, toujours des euphémismes, décidément la littérature… Sérieusement nous ne doutons pas que la situation est, allons jouons de la série des évitements à défaut de lévitation… est tendue. Le spectacle n'intéresse plus grand monde, et les compteurs reprenant peu à peu leur petit bonhomme de chemin prospère, les loges et tout leur appareillage de hiérarchies fatiguées, sont de toutes façons aux trois quart désertes. A l'autre irrédentisme, répond la même ânerie, « salauds de pauvres ! ».

L'île du coq "vit" de clivages multiples comme d'autant de rétro pilotages calamiteux.

Donc. Toute entreprise qui distribuerait des dividendes à ses vilains actionnaires, devrait s'acquitter d'une prime de mille euros à chacun de ses salariés, en compensation de cette « spoliation », si, si. « Voilà une idée qu'elle est bonne !». Pas étonnant du reste en un pays où sur un autre plan, politique, la confusion des pouvoirs et les conflits d'intérêts qui vont avec, est monnaie courante.

Rappelons pour commencer, que sans capital, l'entreprise est interdite ou anémiée. Grossir lui est difficile ou impossible, si l'on songe que dans le même temps les batteries du fisc et quelques autres se mettent en route, prêtes à leurs saisies somptuaires au nom du soi-disant intérêt supérieur de la nation, et tout le tintouin qui tente de nous faire prendre leurs machineries complexes, leurs hydres démentielles, pour quelque expression consommée de la morale universelle.

 Soyons sérieux. Le capital, concrètement, est pour l'essentiel, hors les apports en nature, et les apports en industrie non comptés comme tels, est pour l'essentiel liquidé au cours du ou des premier(s) exercice(s) et « je vous le donne en mille… » à quoi sert-il ? Eh bien, à assurer le versement des salaires prévus dans les divers contrats signés par la gérance de l'entreprise. Ce carburant, sert pour l'essentiel à cela y compris dans les achats, puisque ceux-ci comprennent aussi la rétribution d'autres ressources humaines.

L'entrepreneur lui, surtout le petit, et qu'il fasse ou non partie des investisseurs, ne se rétribue qu'en conséquence du développement suffisant de son entreprise : son revenu est donc variable et du reste la première variable d'ajustement auquel il fait appel, pour naviguer encore et gagner la haute mer. Pendant ce temps, les salariés, contractuellement, touchent chaque mois ce qui a été prévu, et l'on peut en sus ajouter à cela, de l'intéressement, façon de faire participer intelligemment l'employé d'une entreprise, aux bénéfices de sa croissance. Rien n'empêche enfin que des salariés achètent par ailleurs des parts de leur entreprise, qu'elle soit ou non cotée sur l'un ou l'autre des marchés. Il n'y a non plus rien de choquant à ce qu'une part importante du revenu des cadres dirigeants ou supérieurs de certaines sociétés (au moins des entreprises moyennes dans les faits) puisse être différée et assise sur les gains futurs escomptés. L'argent ici investi, à moins qu'on remette en cause le droit de propriété n'est nullement celui de tout le monde ou de l'Etat, mais appartient à ses propriétaires, et l'on devrait considérer de ce fait, qu'il n'y a aucune raison, d'opérer des calculs comme s'il appartenait en fait d'ores et déjà à la collectivité.

 L'argent investi, cela arrive, étant donné qu'il a servi essentiellement à assurer le paiement de salaires, directs et externalisés, n'est plus disponible, et l'investissement de ce fait constitue un risque, qui n'est pas sans se concrétiser parfois. Les plus riches, qui ont les moyens d'investir dans plusieurs affaires, voient ainsi les bons rendements de certains de leurs placements, obérés par d'autres, ténus, nuls ou désastreux. Car l'on est alors en tant qu'actionnaire, également responsable des pertes, ce que n'est de toute évidence le salarié, le contrat n'étant le même. Que l'argent ne dorme pas, et fasse de l'argent n'est en rien choquant, d'autant que les gains sont, même lorsqu'il s'agit d'augmenter un patrimoine personnel, réinvestis, ce qui n'est sans générer de l'emploi, pérenne puisque financé. Et aussi assurer de l'impôt, mieux et plus d'impôt…

Laurence Parisot a raison. La mesure envisagée par François Baroin relève probablement de quelque inconstitutionnalité. L'Etat n'est en effet partie prenante dans les contrats de travail conclus dans les entreprises, et n'a donc à mon sens nullement le droit d'imposer une telle mesure, aussi stupide du reste que la proposition du PS qui taxerait différemment les bénéfices selon qu'ils soient réinvestis ou non. Gréver encore plus la manne, ce n'est pas produire la prospérité attendue, mais s'assurer de lendemains qui ne peuvent que déchanter encore plus. Nous n'imaginons même l'effet remarquable que cela aura sur la création d'entreprise, de ce tissu espéré d'une myriade de petites entreprises prospères.

 Aux charges si légères, on rajouterait donc un « bonus » de mille euros par salarié si distribution de dividendes. Merveilleuse union soviétique, les français sont les seuls à encore y croire, et se répandent en homéopathies subtiles où la mathématique mesure de haut vol le dispute à la sapience auto-immune mais qui donc sait vraiment demain ? Ne faut-il vraiment rien connaître aux subtilités budgétaires pour être pilote en chef, ou n'est-ce là que pure tactique démagogique pour tenter de capter l'assentiment des harassés de la life, dont le revenu réel est avant tout écrêté par le superbe échafaudage social que tout le monde, mais si mais si, nous envie ? Car, pour la gouverne de nombre de pauvres naïfs, une charge ça se répercute, et en prix et en dettes futures. Ne vous inquiétez pas, on vous donnera en prime, le fameux os à ronger de l'égalitarisme, il est maintenant à mémoire de forme…

Bien sûr, la crise est sévère, et ses retombées sont terrassantes pour beaucoup d'entre nous, qui ne font guère plus que faire semblant de joindre les deux bouts, quant les fils se distendent et pour certains sont d'ores et déjà rompus. L'on n'a pas su là bas, dans les hautes sphères assurées de lendemains pour dix générations, comprendre qu'il fallait imposer aux banques et à leurs filiales carnassières, en échange des cautions payantes qu'on leur procurait, une renégociation sérieuse de leurs contrats, et principalement avec les particuliers dans la banque de détail, optant pour une relance basée sur la confiance, et non la saignée : en d'autres termes étaler les créances constituées et en minorer les taux en considération des taux actuels, cela par des avenants aux contrats. On pourrait encore réfléchir aussi à quelque remise à plat sérieuse, quelque jubilé, une sorte de nouveau contrat social, façon de commencer une nouvelle partie, en n'excluant pas ou en n'imaginant pas que la mise en examen ou l'autodafé et autres illusions du feu peuvent permettre un nouvel avenir vraiment solide.

 Quant à l'investissement, carburant indispensable, pourquoi en lieu et place des usines à gaz, arrangements et aménagements (ISF, plus d'ISF, faut savoir ? Et pourquoi n'être pas fichu de garder le bouclier fiscal, croit-on vraiment que l'Etat puisse un jour devenir le meilleur des investisseurs ? Qu'on nous en fournisse des exemples tangibles !), ne pas s'inspirer ou copier ( il n'y a pas de honte à reconnaître qu'un autre fait mieux) l'intelligence américaine en ce domaine, permettant à l'investisseur d'imputer ses pertes sur son impôt ? L'investissement est ainsi encouragé, et au plan macroéconomique, les profits compensent largement les déficits pris en compte. Ignore t-on à ce point dans les hautes sphères que le principal problème auquel se confronte le pauv' con de la classe moyenne qui veut créer une entreprise (je ne parle de la poudre de perlimpinpin de l'auto-entrepreneur, déjà en partie enlisée par les multiples filets lancés par la technostructure), c'est la difficulté de lever du capital, en quantité suffisante, et dés l'amorçage, là où même les business-angels à la française ne se risquent que peu, eux qui ne retiennent que 2 % en moyenne des projets qui leur sont présentés. Ignore t-on que même lorsqu'on a le plan d'un chantier, le chantier est vivant, et qu'il faut à chaque étape, surtout et d'abord, le carburant nécessaire, pas plus pas moins ?

 On sert au vulgus pécus, sur tant d'antennes aussi doctes que démagogiques, une détestation continue du marché, ce grand Satan, responsable de tous les maux de la terre, moins notre confort toujours en croissance, jusqu'aux plus pauvres d'entre nous. Il ne peut de toute évidence se substituer aux nécessaires solidarités qui font un peuple solide et confiant. Mais celles-ci ne peuvent ce qu'il peut, et ne viennent qu'en surcroît. Au reste, moins elles sont déléguées, plus elles sont humaines et efficaces, même si des regroupements raisonnés sont indispensables pour se doter de la force nécessaire. Plus le marché est prospère, plus la possibilité d'échanger est grande, plus la dignité aussi est possible pour tout un chacun. Et ne parlons de l'équilibre des négociations mieux assuré en prospérité qu'en pénurie…

Priver de marché nombre de ceux qui pourraient y prospérer, c'est en fait le résultat souvent constaté du carcan de lois et de règles françaises qui accroissent le coût d'entrée sur un segment économique particulier : aux difficultés de se doter d'un investissement suffisant pour résister jusqu'au retour sur investissement, point où l'on sort la tête de l'eau, l'on ajoute un surcoût en expertises juridiques et financières ainsi que techniques, généré non par les nécessités et la complexité propre de l'entreprise envisagée, mais encore par la réglementation et le maquis administratif auquel il faut se confronter : l'insécurité est en fait du coté de l'Etat, censé pourtant produire l'inverse et donc un terrain favorable.

 Il est vrai que l'Etat entend être lui même entrepreneur, ou encore pilote et investisseur et ne cesse d'interférer dans la bonne marche de la société civile. D'autre part, il semblerait qu'on tente encore d'accroître cette velléité contre nature, en envisageant de créer une société d'économie mixte à usage local (ça se tramait dernièrement au Sénat, mais je n'ai suivi plus avant l'affaire), histoire de méditer pour l'avenir en de multiples articles à rebondissements variés, le conflit d'intérêts et l'impuissance française. Une façon commode de contourner l'appel d'offres, nombre de maires se rêvant entrepreneurs sur le denier obligé du citoyen.

 Ce qu'il faut lui dire à l'homme de la rue, c'est qu'en le privant du marché, on le prive de son centre à lui, de celui où tout autant il échangeait et souvent à la sauvette, qu'il écoutait des trublions masqués juchés sur des tréteaux, contre-pouvoirs des puissances. Il faut enfin lui dire que le marché n'est pas tant son ennemi que son meilleur allié. Il faut lui rappeler, qu'entre le salaire qu'il perçoit chaque mois, lorsqu'il fait encore partie de ceux-là, et ce que paie son employeur, il n'y a pas loin pour finir d'un rapport de un à deux, et que la nécessaire protection sociale et ses coûts mutualisés n'expliquent pas vraiment l'hémorragie constatée. Il faut lui rappeler que le radical d'économie c'est Oïkos, la maison en grec, et que s'il veut mieux encore il peut s'inspirer du vraie monothéisme antique avant sa reprise par les polythéistes et les petits arrangements qu'ils lui firent subir. Et entendre ce que veut dire Beth, ou la lettre B, deuxième lettre, par où l'on commence. Il y a tant à faire et avec une telle urgence, pour qu'on sorte à temps de ce marasme, et que nous soyons bien plus nombreux à refuser efficacement le grand n'importe quoi de tant de politiques, tout affairés qu'ils sont sans cesse à  leurs réélections. Qu'on secoue le prunier et l'on trouvera les bons, lesquels existent j'en ai rencontrés de presque tous les horizons de l'échiquier, et ils vivraient mieux dans un paradigme politique autrement constitué, une vraie démocratie libérale où l'Etat n'empiéterait plus sans cesse sur la société civile ; mais qu'on refuse ce breuvage imbuvable qu'on nous sert fait de mépris, d'inconséquence et forcément si l'on n'y prend garde, d'un avenir des plus funestes. Auquel pour notre part nous nous refuserons toujours avec la plus grande énergie.

 Nous ne pensons pas qu'en soi le marché soit moral ou immoral, ni qu'il suffise en lieu et place des solidarités à sans cesse imaginer, part aussi de la civilisation en chacun, qui préfère l'autre et les ponts, aux déserts de hauts murs même richement dotés. Et l'échange en est tout d'abord la meilleure façon. C'est là où une valeur pour soi devient une valeur pour l'autre. Il faut à ce centre, le complément de partages qui permettent à ceux qui en sont loins ou exclus, de revenir dans la danse. Mais nous faisons ici le pari de la liberté, rien d'autre n'a marché et rien d'autre ne peut marcher, qu'une communauté d'hommes et de femmes, libres et responsables, agissant non par la contrainte, mais par les vertus conjuguées de l'échange puis du partage. Cet horizon, nul ne m'en semble exempt, et rendre notre conviction sympathique veut aussi dire qu'on se comporte autrement, surtout dans « l'Ile du coq », face à autrui, qu'on s'oblige aussi sur le plan social à des résultats probants, qu'on fasse place à la vraie dimension du don, transférentiel à toutes les phases relationnelles qui relient les hommes. Cependant imposer d'en haut, quelque partage aussi autoritaire que dérisoire n'est en rien la bonne façon, d'inciter ici.

Nous attendions une sortie du colberto-jacobinisme de la fille aînée de l'Eglise, et nous la retrouvons encore plus boursouflée de ses métastases, si épuisantes pour nous autres exposés, qui ne sommes dans le temps tranquille des colloques et des bureaux.  

08:48 Publié dans Chroniques de l'Ile du coq | Lien permanent | Commentaires (0) | Envoyer cette note |

09.10.2010

De l'ange et des diables

Liu Xiaobo, et d'autres dissidents en grève de la faim sur la place Tiananmen en 1989, écrivirent ceci :  

«Nous préférons avoir dix diables qui se contrôlent mutuellement plutôt qu'un ange disposant du pouvoir absolu», 

Le moins mauvais des systèmes, tenant du contrôle de l'un par l'autre, la démocratie, est effectivement l'horizon préférable. Et le Nobel de la paix est ici largement mérité par ce Monsieur, bravo, n'en déplaise aux dinosaures du communisme chinois !

11:24 Publié dans Brèves, citations…, Politique | Lien permanent | Commentaires (0) | Envoyer cette note |